Imaginez un monde où des forces occultes savent tout de vous, surveillent vos moindres faits et gestes, pénètrent vos pensées, traquent vos achats et vos habitudes alimentaires. Horrible, non? Eh bien, ce monde existe déjà. C’est le nôtre, avec à peine un quart de siècle de retard sur 1984, le visionnaire roman de George Orwell. Cartes de crédit ou de fidélité, caméras de vidéosurveillance, bases de données électroniques ou moteurs de recherche sur Internet, les «espions» modernes sont aussi nombreux que difficiles à maîtriser.
Faut-il s’en inquiéter? Va-t-on vers une société où l’individu n’aura plus droit au secret? Bref, est-ce «la fin de la vie privée?», se demandent conjointement le magazine Nouvo et Lift Conference lors d’une table ronde qui a lieu ce soir à la TSR. «Non», répond résolument Stéphane Koch, l’un des deux experts invités au débat avec le sociologue Sami Coll. «Nous avons encore une vie privée. Il ne tient qu’à nous de contrôler les informations que nous sommes prêts à livrer. Il faut nous habituer à l’idée que désormais nous laissons des traces sur toutes sortes de supports électroniques.» Si la protection de la sphère privée était jusqu’à récemment l’apanage des Etats, aujourd’hui, avec l’évolution du Web, «elle devient une responsabilité personnelle et individuelle», note le chercheur genevois.
Fondateur de l’agence Intelligentzia.net, spécialiste de la confidentialité de l’information et de la gestion de la réputation, Stéphane Koch s’inquiète des nombreuses menaces qui planent sur notre intimité, mais refuse pour autant de mener le procès des technologies. «Tout dépend de l’utilisation qui en est faite, du facteur humain.»
Sphère intime au rabais
Le problème, c’est que «le pas technologique a été plus rapide que le pas générationnel», remarque Stéphane Koch. «Les technologies se complexifient à toute vitesse et trop de gens n’ont pas pris conscience qu’ils livrent des informations confidentielles simplement en surfant sur Amazon ou en s’inscrivant à Facebook.»
La multiplication de bases de données alimentées volontairement reflète bien le paradoxe de notre société. En adhérant à des programmes de fidélité de type Cumulus ou Supercard, on obtient des rabais en échange de données confidentielles sur nos habitudes d’achat. «Pourquoi tant de gens sont-ils prêts à abandonner à si bas prix une partie de leur sphère privée?», s’interroge Stéphane Koch.
Le proverbe de Verneuil
De même, les réseaux sociaux du Web peuvent constituer d’excellents outils de promotion personnelle — à condition d’en connaître les limites. «Aujourd’hui, avoir un profil sur Facebook est indispensable dans les professions liées à la communication», assure Stéphane Koch. «Mais je dis toujours à mes élèves de faire attention à ce qu’ils y publient. Une photo où on vous voit ivre mort dans une fête pourrait un jour vous coûter un emploi. De même, un blog n’est pas un journal intime, c’est un espace accessible au public.»
Pas facile de se projeter constamment dans l’avenir pour éviter d’éventuelles bourdes. Stéphane Koch, lui, a un secret. «Je m’efforce de garder en mémoire ce proverbe cité dans un film de Verneuil: «Il faut toujours s’exprimer comme s’il n’y avait pas de lendemain pour s’excuser.»
-«De la carte Cumulus à Facebook: la fin de la vie privée?», un débat organisé par «Nouvo» et Lift, Télévision suisse romande, 20, quai Ernest-Ansermet, Trini’z Café (1er étage), lundi 19 mai à 18?h?30, inscription auprès de Julie Bauer, julie.bauer@tsr.ch